Articles publiés sur Jean-Marie Jeudy

08 avr2008

Marie Suize, chercheuse d’or

Jadis dans les hautes vallées des pays de Savoie, beaucoup d’hommes et de femmes devaient s’expatrier durant les longs hivers. Afin de mieux aider leurs familles, ils partaient au loin pour gagner leur vie, puis revenaient au pays dès le retour des beaux jours. L’émigration était saisonnière, mais certains s’en allaient définitivement. Ils refaisaient une autre vie sous d’autres cieux. Tel fut le chemin de Marie Suize…

Dans les années 1850, cette jeune femme originaire du Val de Thônes participa à ce qu’on a appelé la « ruée vers l’or ». Ayant appris qu’on avait trouvé de l’or en Californie, elle part au Havre et s’embarque sur un voilier à destination de San Francisco. Là-bas, sur les rives du fleuve Sacramento, elle se lance dans la recherche du métal jaune. Une besogne éreintante où il faut brandir la pelle et la pioche.

Voici une femme perdue de l’autre côté des océans, dans une société d’hommes rustres et machistes. En réalité, ceux-là s’apercevront que la Savoyarde est une dame de caractère. Elle travaille comme n’importe quel mâle. Mieux encore, elle brandit le revolver pour défendre ses concessions. Et elle s’habille d’un pantalon, tenue plus commode que la robe pour gratter la terre. Ce qui est impensable et lui vaudra de multiples procès. Mais la jeune femme est tenace. Elle finira par obtenir l’autorisation officielle de porter la culotte. De fait, elle devient populaire. Les journaux rapportent ses tribulations.

Elle s’enrichira. Mais spéculatrice dans l’âme, elle ne saura pas conserver sa fortune. Entre temps, elle achète un ranch et plante de la vigne. Ce sera l’une des premières à produire et commercialiser du vin en Californie. Revendicatrice dans l’âme, elle était fière de porter culotte. Lorsqu’elle signait des actes notariés, elle écrivait d’une main sûre « Marie Suize Pantalon »…

L’un de ses frères l’avait rejointe. Il ne parvint pas à s’acclimater et revint dans sa vallée natale au pied des Aravis. Les gens de Thônes l’invitaient aux veillées, afin de l’entendre raconter ses aventures dans une ville du bout du monde où un arbre dressé en place publique servait aux pendaisons.

Jean-Marie Jeudy

04 avr2008

Le mont Blanc pour les dames…

On a dit du mont Buet, au-dessus de la vallée de Vallorcine, qu’il était le mont Blanc des Dames. Mais n’allez pas imaginer que le mont Blanc, le vrai, laissa la gent féminine dans l’indifférence. Si la conquête du toit de l’Europe fut une histoire d’hommes, il y eut des dames pour se mêler de leurs affaires.

Il semblerait toutefois que la première femme gravissant la cime suprême le fit malgré elle. En 1809, des guides de Chamonix proposaient à Marie Paradis de l’emmener là-haut. Ils lui avaient expliqué qu’elle deviendrait célèbre. L’ascension fut une véritable galère, il fallut presque la porter. C’est ainsi que la serveuse d’une auberge chamoniarde fut la pionnière, mais elle ne bénéficia aucunement de la gloire…

Trente ans plus tard, en septembre 1838, Chamonix voit arriver une demoiselle de 44 ans à l’air décidé. Originaire du Bugey voisin, Henriette d’Angeville affirme qu’elle s’est éprise du mont Blanc et qu’elle est venue pour célébrer ses fiançailles. L’ascension ne s’effectuera pas sans peine, mais la demoiselle a fait jurer à ses guides de la hisser morte ou vive. Parvenue sur la cime, elle se fait soulever à bout de bras par deux guides afin d’être vraiment la femme la plus haute du monde. Puis elle admire le paysage. Lorsqu’il faut songer à redescendre, sous l’œil médusé des Chamoniards, elle sort sa plume et s’installe pour rédiger son courrier. Les guides finissent par la convaincre que l’endroit n’est pas idéal pour tenir sa correspondance. Le retour dans la vallée s’achève par un banquet d’honneur à l’hôtel de l’Union. Même la Paradis a été conviée, elle reconnaît volontiers que la demoiselle a su mériter le pucelage du mont Blanc…

Dans son milieu de l’aristocratie provinciale, Henriette d’Angeville était considérée comme une originale. Elle ne correspondait pas à ce que l’on attendait de la femme. Ses proches avaient tenté en vain de la dissuader, de lui faire comprendre que ce n’était pas digne d’une personne de son rang. Rien n’y fit. Sa seule concession fut d’adopter le pantalon. Elle le fit par décence. Il faut admettre qu’elle devait posséder une bonne dose d’orgueil et d’audace pour assumer un pareil choix dans le contexte de l’époque.

Elle escaladera par la suite d’autres cimes plus modestes. Dont ce fameux mont Buet, celui baptisé le mont Blanc des dames. Elle avait commencé par le mont Blanc des hommes…

Jean-Marie Jeudy

02 avr2008

Madame de Warens

Lorsqu’on évoque la maison des Charmettes près de Chambéry, on songe aussitôt à Jean-Jacques Rousseau. Et l’on songe à Louise Eléonore de Warens, celle qui fut l’amante et l’inspiratrice du philosophe. Mais si l’on sait le nom, plus rares sont ceux connaissant le parcours. Qui était Madame de Warens ?

La dame avait traversé le Léman parce qu’elle ne supportait plus l’existence qu’elle menait auprès de son époux, un riche aristocrate du canton de Vaud. Emportant ses rêves et aussi l’argenterie, elle était venue demander asile en Savoie, auprès du roi de Piémont qui prenait les eaux à Evian. Tombé sous le charme, le souverain en fit sa protégée et lui alloua une pension, à condition qu’elle opte pour la religion catholique et qu’elle s’emploie à convertir les concitoyens helvétiques qui se présenteraient à elle…

Ainsi débarque un garçon un peu gauche. Originaire de Genève, Rousseau fait intrusion dans la vie de celle qu’il appellera Maman. C’était à Annecy. Elle l’envoie s’instruire de la vraie religion à Turin. Puis le jeune homme revient. Il restera auprès d’elle une dizaine d’années, dans un hôtel sombre de la place Saint-Léger à Chambéry. Il donne des cours de solfège aux demoiselles de la bonne société. Et il finit par tomber dans les bras de sa protectrice. Les deux couleront des étés exquis dans le vallon des Charmettes. Jean-Jacques écrira qu’il vécut les meilleurs moments de sa vie. Mais tout a une fin, Maman se trouve un nouvel amant. Rousseau blessé s’en ira…

Alors la dame se lance dans l’industrie, dans l’exploitation de filons miniers à travers la Savoie. Autant d’entreprises périlleuses où elle côtoie des escrocs et qui la conduiront à la déchéance. Lors d’un bref passage à Chambéry, Jean-Jacques lui rend visite, il découvre une femme vieillie et ruinée, oubliée de la bonne société où elle avait tant brillé. A sa mort, ce seront ses voisins du quartier de Nézin, aussi miséreux qu’elle, qui l’accompagneront au cimetière de Lémenc.

On a beaucoup écrit à propos de Madame de Warens… Etait-elle une espionne à la solde du roi de Piémont ? Elle qui n’avait pas hésité à bousculer le protocole en se jetant aux pieds du souverain. Victor-Amédée avait sans doute d’excellentes raisons pour lui accorder une généreuse pension. En guise de conclusion, la dame avait façonné le jeune homme, mais c’est le philosophe qui apporta la notoriété à la dame…

Jean-Marie Jeudy

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